Le vocable « convulsionnaires » a été forgé au XVIIIe siècle à partir du terme médical de convulsion. En effet, il servit à l'origine à désigner collectivement des individus atteints de troubles mentaux qui, lors de transes mystico-religieuses, présentaient des convulsions, entre autres manifestations spectaculaires. Le terme fut ensuite repris dans la désignation d'un mouvement politico-religieux, né dans le contexte de l'opposition janséniste à la bulle Unigenitus et à la répression politique et religieuse des prêtres appelants, appelé par ses acteurs « Œuvre des convulsions ».
Le mouvement convulsionnaire est riche d'interprétations. Il se situe au carrefour de l'histoire du jansénisme, de pratiques religieuses traditionnelles, d'un sentiment d'indignation du petit peuple parisien, de la naissance de l'opinion publique et du monde sectaire[1]. Il évolue durant le XVIIIe siècle et pousse ses derniers développements jusqu'au cœur du XIXe siècle.
À la fois religieuse et scandaleuse, l'« œuvre des convulsions », est objet d'attention, de réprobation et d'interrogations pour ses contemporains, tout en étant fermement condamnée par l'Église. Les convulsions sont souvent vues comme une déchéance du jansénisme. Au milieu du XIXe siècle, Sainte-Beuve parle ainsi, dans son Port-Royal, d'« ignominie des convulsions ».
Pour saisir ce que fut le mouvement convulsionnaire, il faut faire coexister la rationalité pure avec les pratiques religieuses populaires teintées de merveilleux qui font le quotidien des quartiers commerçants du Paris de la première moitié du XVIIIe siècle. L'origine des convulsions tient à la querelle janséniste. Si les convulsions semblent ne rien avoir de commun avec l'austère piété des habitants de Port-Royal-des-Champs, leur existence est pourtant directement liée à la persécution contre les religieuses et les prêtres liés au jansénisme.
Nota bene : l'orthographe des citations de documents d'époque a été conservée.
Sommaire
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* 1 Du jansénisme aux convulsions
* 2 Le diacre Pâris et le cimetière de Saint-Médard
* 3 Apparition des secours
* 4 Désaccord au sujet des convulsions chez les jansénistes
* 5 Les prophéties convulsionnaires
* 6 L’enfermement et les grands secours
* 7 Extension du mouvement : le pinélisme
* 8 Les communautés convulsionnaires en province
o 8.1 L'exemple lyonnais
o 8.2 Fareins et les Bonjouristes
o 8.3 Le jansénisme dans le Forez
o 8.4 La géographie convulsionnaire
* 9 Les convulsionnaires et la Révolution française
* 10 Vers une extinction du mouvement au XIXe siècle
o 10.1 Le groupe lyonnais
o 10.2 Les bonjouristes, vers un éloignement de la filiation janséniste
o 10.3 Les « communicants »
* 11 Les convulsionnaires dans l'histoire de la psychiatrie
o 11.1 Les convulsionnaires vus par les partisans du magnétisme animal
o 11.2 Les convulsionnaires vus par les premiers aliénistes
o 11.3 Les convulsionnaires vus par les psychanalystes
* 12 Les mal-aimés de l'historiographie janséniste
* 13 Sources sur le mouvement convulsionnaire
* 14 Bibliographie
* 15 Références
Du jansénisme aux convulsions [modifier]
Icône de détail Article détaillé : Jansénisme.
Les paroisses jansénistes parisiennes dans la première moitié du XVIIIe siècle.
En principe, l'affaire janséniste est close depuis la ferme condamnation de l'« hérésie janséniste » par la bulle papale Unigenitus en 1713. Ce texte, rejetant les principales thèses propres aux jansénistes sur la grâce et la prédestination, n'a pas pour autant réussi à les réduire au silence. Le jansénisme n'est plus seulement un débat théologique réservé à l'élite : il s'est démocratisé. Le petit peuple des villes ne l'ignore plus, et il admire le dévouement du clergé janséniste. Celui-ci, présent dans les quartiers populaires du centre de Paris, se distingue souvent par sa simplicité, sa pratique de la charité et la qualité de la vie spirituelle qu'il offre aux fidèles. Dans les années 1730, presque la moitié des prêtres de ces quartiers se situent dans la mouvance jansénisante[2].
Sous la Régence se constitue un mouvement d'évêques, de prêtres, de moines, et même de laïcs qui font « appel » de la bulle Unigenitus auprès du pape. Ce sont les appelants. Plusieurs de ces chefs sont excommuniés ou déposés après les appels de 1717, 1720 et de 1727. Leur condamnation est mal acceptée par le peuple parisien, qui commence à s'intéresser, selon l'expression de l'époque, aux « affaires du temps ». Cette naissance de l'opinion publique est favorable aux jansénistes, d'autant plus qu'elle est tenue au courant de toutes les affaires par les Nouvelles ecclésiastiques, journal clandestin janséniste qui est très diffusé dans les milieux populaires[3].
La cause janséniste est donc devenue une cause populaire. Elle lie dans un sentiment d'opposition au pouvoir et à Rome toute une part de la population parisienne : clercs, gens de la robe (avocats, parlementaires, etc.), petit peuple, sont prêts à prendre le parti des jansénistes.
Marguerite Périer, nièce de Blaise Pascal, guérie par le miracle de la Sainte-Épine.
D'autre part, le mouvement janséniste a toujours fait une part importante aux miracles. C'est pour eux une manière de sentir l'approbation divine. Ainsi, le miracle de la Sainte-Épine, qui guérit la jeune Marguerite Périer en pleine période de condamnation du jansénisme, est-il vu comme une intervention de Dieu en faveur de leur cause.
Au début du XVIIIe siècle, alors que la condamnation du jansénisme est définitive, il ne reste donc plus que le recours à Dieu pour défendre leur cause.
Les premiers miracles liés aux appelants ont lieu dans les années 1720. Celui de madame Lafosse fait autant de bruit à Paris que celui de Marguerite Périer en 1656 : le 31 mai 1725 la dame Lafosse, qui souffre de pertes de sang « qui l'avaient réduite à l'extrémité[4] » depuis une vingtaine d'années, suit la procession de la Fête-Dieu. Elle est subitement guérie, alors même que le prêtre qui portait l'ostensoir, Jean-Baptiste Goy, est appelant. Le miracle est reconnu comme une preuve de la présence réelle, et la paroisse Sainte-Marguerite, où il a eu lieu, le commémore pendant près d'un siècle. Ce miracle attire l'attention du monde parisien : Voltaire cherche à savoir si le miracle est véridique, rencontre la femme et lui offre une somme d'argent qu'elle refuse[5]. Cela n'empêchera pas le philosophe de dénigrer le miracle quelques années après, dans son Siècle de Louis XIV, en disant que « le Saint-Sacrement guérit en vain la femme Lafosse, au bout de trois mois et en la rendant aveugle[6]. »
Deux ans après meurt Gérard Rousse, un chanoine du diocèse de Reims, prêtre et appelant. Sur sa tombe se multiplient alors les miracles, comme ceux de la dame Stapart et d'Anne Augier. Des gravures de Jean Restout sont diffusées largement et illustreront par la suite le livre de Louis Basile Carré de Montgeron, La vérité des miracles de M. de Pâris démontrée contre M. l'Archevêque de Sens[7] (1737). Ces miracles sont très populaires[8].
Le mouvement convulsionnaire naît, en tant que tel, des évènements qui se produisent sur la tombe d'un simple diacre appelant mort en 1727 : François de Pâris.
Le diacre Pâris et le cimetière de Saint-Médard [modifier]
Icône de détail Article détaillé : François de Pâris.
Autour de la tombe de François de Pâris, dans le cimetière de l'église Saint-Médard à Paris, ont lieu successivement entre 1727 et 1732 des guérisons miraculeuses et des « crises de dévotion » se manifestant chez les fidèles par des convulsions généralisées.
Gravure d'un buste représentant le diacre François de Pâris
Pâris est un diacre modèle. Il est célèbre et aimé parmi les pauvres du quartier Saint-Médard, à qui il offre par testament tous ses biens. Il meurt le 1er mai 1727, et les miracles commencent sur sa tombe dès le jour de son enterrement. Puisqu'il est considéré comme un saint par le peuple, des malades touchent sa tombe en espérant être guéris. Ainsi, une femme paralysée du bras se déclare guérie dès le jour de l'inhumation du diacre[9]. Le cimetière devient alors très rapidement le lieu de rendez-vous d'une foule de candidats à la guérison et de simples spectateurs, de toutes conditions sociales. On vient se coucher sur la pierre tombale pour se faire soigner, on récolte la terre autour du monument pour en faire des baumes ou des emplâtres.
À partir de juin 1731, les guérisons soudaines se multiplient et certains malades commencent à éprouver des mouvements convulsifs dans le cimetière. Un scandale a même lieu le 7 août 1731 : une dame Delorme, souhaitant se moquer des miracles auxquels elle ne croit pas, se rend au cimetière et se retrouve soudainement frappée de paralysie. Elle avoue devant notaire son intention de dénigrer les miracles et cette affaire pousse l'archevêque de Paris, monseigneur de Vintimille, à affirmer dans un mandement qu'ils sont faux, et que ce culte des reliques doit cesser.
Alors, comme s'il fallait des miracles plus démonstratifs encore, la nature du phénomène se transforme. Les guérisons s'opèrent désormais à travers de longues et douloureuses crises de convulsions. Ces accès de tremblements incontrôlés, accompagnés de hurlements et de craquements d'os, impressionnent vivement. Les corps des sujets sont comme possédés, tordus et tirés dans tous les sens par une force mystérieuse qui leur arrache des mouvements désordonnés. Les yeux sont révulsés, la bouche écumante.
L'effet scabreux des scènes n'échappe pas à la police du roi : « Ce qu'il y a de plus scandaleux », dit un indicateur, « c'est d'y voir des jeunes filles assez jolies et bien faites entre les bras des hommes, qui, en les secourant, peuvent contenter certaines passions, car elles sont deux ou trois heures la gorge et les seins découverts, les jupes basses, les jambes en l'air… » Appelés à juger, les médecins du roi ne voient dans le phénomène qu'une imposture[10].
Le 27 janvier 1732, une ordonnance du roi déclare qu'on cherche à Saint-Médard à abuser de la crédulité du peuple et, en conséquence, le cimetière est fermé[11]. Immédiatement, un petit distique ironique fleurit et se répand dans Paris : « De par le roi, défense à Dieu / De faire miracle en ce lieu[10]. »
Le phénomène des convulsionnaires, tout comme la querelle autour de l'Appel, sont extrêmement populaires et sources de prise de position, sans que la religion soit vraiment plus qu'un prétexte :
« Car voilà dans cette ville deux partis bien formés sous prétexte de religion, les jansénistes et les molinistes, sur des faits, des distinctions et des interprétations que la plupart des uns et des autres n'entendent pas ; mais qu'importe ! Le parti des jansénistes est plus fort de vrai et entêté comme un diable. Les femmes, femmelettes, jusqu'aux femmes de chambre qui s'y feraient hacher[12]. »
Apparition des secours [modifier]
Le terme « convulsionnaire » apparaît spontanément à la fin de l'année 1731. Il n'a alors aucune connotation médicale et est parfaitement inconnu des traités de médecine de l'époque[13]. Il est utilisé à la fois par les partisans des convulsions et par leurs détracteurs, qui parlent cependant aussi de « convulsionnistes ».
Séance de secours : une femme se frappe à coups de battoir. La légende de la figure indique : « Percutiam et ego Sanabo » (Je frapperai et je guérirai - Deutéronome XXXII, 39). Gravure anonyme du XVIIIe siècle
Après la fermeture du cimetière Saint-Médard, les convulsionnaires se réunissent dans des lieux privés, salons, caves ou greniers. Les séances se déroulent devant un public restreint formé de partisans convaincus. Les convulsions changent progressivement de signification : de signes de guérison, elle deviennent les manifestations d'une agression du corps du convulsionnaire. Celui-ci demande alors aux autres assistants de le « secourir[14] ». Les secours deviennent alors une action des assistants pour détendre et soulager le convulsionnaire. Il s'agit de tirer ou presser ses membres crispés, de l'aider à supporter l'agression. Les médecins et apothicaires du temps se penchent sur le phénomène, surpris de l'absence de douleur des convulsionnaires :
« On le fit approcher d'une petite couchette ou était la convulsionnaire en convulsion. Il examina tous ses mouvemens et aidait comme les autres à empêcher qu'elle ne se blessât en tombant ou en se heurtant. Ces sortes d'agitations irrégulières aiant duré quelques tems, il fut fort surpris de voir tous les membres de cette fille se raccourcir. Alors, examinant de près et touchant sa poitrine et tous ses membres, il remarqua une contraction de nerfs, qui devint par progression si violente que tout son corps se défigurait d'une manière monstrueuse […]. Il nous dit tout d'un coup : tirés-la donc, Messieurs, car elle va mourir. […] Enfin, la contraction redoublant toujours, il nous fit mettre jusqu'à 5 sur chaque membre, que nous tirâmes de toutes nos forces[15]. »
Rapidement, on donne à ces crispations, ces convulsions martyrisantes, une signification symbolique adaptée au contexte de lutte du moment : le convulsionnaire représente l'Église souffrante, persécutée, contrainte de subir les attaques commises contre la Vérité. Les secours sont alors des figurations des attaques menées contre l'Église. Bien entendu, l'Église figurée par les corps des convulsionnaires n'est pas l'Église réelle du temps, mais l'Église idéale des convulsionnaires, celle où les jansénistes ne seraient pas attaqués et où la bulle Unigenitus n'existerait pas[16] :
« Elles tiraient de toutes leurs forces et pour leur en donner davantage, on tirait ces deux demoiselles par les épaules de façon qu'il y avait 4 personnes occupées à ce secours. Pendant cette opération, sœur Françoise [la convulsionnaire] s'écriait : « tirez fort, arrachez ». C'était aynsi qu'ils arrachaient l'Église comme on m'a rapporté qu'elle l'avait dit la veille[17]. »
Les séances convulsionnaires deviennent des mises en scène de la persécution. Les secours se font de plus en plus violents, et la résistance aux coups est une justification de l'efficacité de la grâce et des prises de position des convulsionnaires : leur action est juste puisque les personnes récipiendaires des secours ne semblent pas éprouver de douleur.
On « joue » également, lors de ces séances, des scènes de persécution de l'histoire de l'Église : « Elle représentait aussi un Christ étendu ayant pour lors les bras et les pieds raides comme des barres de fer. Elle figurait également la descente de Croix et estait pour lors comme une personne véritablement morte. Elle représentait aussi les supplices de St Pierre, c'est-à-dire crucifiée la teste en bas […]. Dans le commencement de ce supplice elle chantait quelquefois un magnificat et d'autrefois un cantique, elle paraissait véritablement morte. […] Ses bras et ses pieds absolument raides, sans mouvement, elle renaissait ensuite[18]. »
Désaccord au sujet des convulsions chez les jansénistes [modifier]
Convulsionnaires à la Bastille. Gravure anonyme du XVIIIe siècle.
Ces séances inquiètent le pouvoir, et Louis XV, dans une ordonnance de 1733, interdit ces réunions. S'ensuit une vague d'arrestations, qui conforte les convulsionnaires dans leur idée qu'ils sont un petit nombre d'élus persécutés parce qu'ils défendent la Vérité. Ils se comparent aux chrétiens des premiers temps de l'Église[16].
Environ 250 convulsionnaires sont arrêtés entre 1733 et 1760. La majorité d'entre eux sont des femmes d'origine populaire et la plupart ne font que de courts séjours à la Bastille, reprenant leurs activités convulsionnaires dès leur sortie[19].